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L'épreuve de vérité
édito février mars
Janvier 2009
L’évènement culturel qui nous concerne au premier chef en cette année 2009 est sans nul doute, l’anniversaire de la création d’un Ministère de la culture en France. Créé par De Gaulle en 1959, ce Ministère fut, comme on sait, confié à André Malraux qui en théorisa l’ambition : La culture dirat- il, "c’est ce qui répond à l’homme quand il se demande ce qu’il fait sur terre." Définition ambitieuse comme on voit, mais pour autant, en faire un Ministère est une autre question. Le décret qui l’établit le 24 Juillet 1959 indique que ce Ministère aura pour mission de "rendre accessibles les oeuvres capitales de l’humanité et d’abord de la France au plus grand nombre de Français, d’assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel et de favoriser la création des œuvres de l’art et de l’esprit qui l’enrichissent", en d’autres termes, ces missions de l’État seront : le soutien au Patrimoine, l’aide à la diffusion et le soutien à la création artistique.
La nouveauté cependant est ailleurs. Pour la première fois dans un État démocratique, ce dernier se reconnaît une obligation et une responsabilité publiques sur un secteur laissé jusque-là à l’appréciation des fonctionnaires de la République des Beaux-arts ou des mécènes. La conséquence est d’importance -et, on la mesure davantage aujourd’hui qu’à l’époque- c’est qu’elle implique une dépense publique et une administration chargée de la répartir selon des critères définis. Cette dépense qui s’est peu à peu établie à hauteur d’un pour cent du budget de l’État est devenue le marqueur identitaire des pays cultivés et peu à peu, même les plus réfractaires parmi les pays européens ont à leur tour, à l’image de la France, créé leur ministère de la culture.
Le plus étonnant peut-être, est que la France, malgré l’alternance politique et plus de vingt gouvernements différents sous la Ve République, n’ait jamais remis en cause l’existence d’un tel Ministère. Au pire celui-ci est il devenu Secrétariat d’État, ou s’est- il adjoint tantôt l’Éducation, tantôt la Communication, voire les Grands Travaux, mais jamais il n’a disparu comme tel malgré les tentations et les arbitrages budgétaires successifs.
On peut donc se risquer à conclure que la culture est devenue un des éléments (rares) du consensus politique français, non point on s’en doute que les contenus et finalités en soient également partagés, mais par son existence symbolique même.
C’est que ses finalités ont bien évolué au fi l du temps, et si le décret de 59 insistait avec Malraux sur la culture des œuvres, celui de 1982 dû à Jack Lang, mettait lui l’accent plutôt sur les pratiques culturelles : "permettant à tous les Français de cultiver leur capacité d’invention et de créer, d’exprimer librement leurs talents et de recevoir la formation artistique de leur choix" changement terminologique bien plus fondamental qu’on ne le juge à première vue. Il reste tout de même que le Ministère de la culture fixe une fois pour toutes, le cadre réglementaire de l’exercice et de l’ambition de la culture en France. Cinquante ans après, la question qui se pose est de savoir si la boucle est bouclée. Qu’est-ce qui a changé ? L’aménagement culturel du territoire est-il achevé ? Sans doute pas, le sera-t-il jamais du reste ! Un réseau de Centres d’art, de musique, de danse, d’orchestres, de Scènes nationales, de Scènes conventionnées, de Centres culturels, d’offices culturels municipaux, départementaux, régionaux, ont tissé la toile sur laquelle circulent désormais quantité de compagnies de théâtre, de danse, de musique ou de cirque, de sorte que l’on peut soutenir à bon droit que cette politique a dans l’ensemble réussi et même si les fonds de l’État sont aujourd’hui sur une ligne de reconduction sans augmentation, ils ont connu un doublement en valeur depuis les débuts de ce ministère. Bien plus, le pourcentage de dépense publique qu’ils représentent s’est-il réduit au bénéfice de celui des collectivités locales et territoriales qui concourent aujourd’hui pour plus des deux tiers de la dépense culturelle. On peut ainsi évaluer, tous fonds publics confondus (Ministères et collectivités) à environ dix milliards d’euros l’ensemble de la dépense culturelle publique, correspondant à environ 3% du budget de l’État. On conclura logiquement de ceci que la création d’un Ministère de la culture aura été pour les arts et la culture elle-même, une formidable opportunité. Plus de deux cent mille personnes vivent directement de cette activité et davantage encore de manière indirecte, des millions de spectateurs se pressent dans les salles de spectacle, les cinémas, les musées et les monuments historiques. Un réseau de salles de cinéma unique en Europe permet à l’industrie cinématographique d’être l’une des premières au monde, un réseau de bibliothèques et de librairies assure au livre une place éminente et à l’édition, grâce au prix unique du livre, des conditions de production enviées. Certes, tout cela ne dépend pas directement de l’État, mais dans un système d’économie mixte comme le nôtre, aucun secteur n’évite d’y avoir recours sous forme d’aides, de règlements favorables, de prêts ou de subventions. C’est dire que la conjonction du privé et du public a permis à la culture en France d’être soutenue avec une relative efficacité.
Or, à entendre les plaintes et les critiques qui depuis toujours pourrait-on dire s’abattent sur le financement public de la culture, on pourrait avoir le sentiment permanent de vivre une situation catastrophique. Ce sentiment est d’autant plus curieux que vu de l’étranger, le système français paraît tellement enviable que nombre d’artistes et d’acteurs culturels n’aspirent qu’à s’y insérer à leur tour. Or si on peut discuter de cette évaluation, il n’en reste pas moins que le sentiment des gens de culture d’être maltraités est bien réel et vécu comme tel.
Qu’en est-il au juste ?
Première pierre d’achoppement, la démocratisation. Alors que tous les moyens ont été employés pour démocratiser la culture, offrir au public les oeuvres et les pratiques qui y conduisent, une part majoritaire de français reste à l’écart et cet écart se mesure avec constance dans les statistiques. Le fameux oxymore "élitaire pour tous" qui semblait vouloir concilier la grande culture et le peuple reste ce qu’il était, un bon mot. Cependant nul ne se résout à accepter ce fait pour ce qu’il est et à en tirer les conséquences : si la démocratisation a échoué, c’est qu’elle a rencontré ses limites structurelles. Du reste, en changeant le discours de la démocratisation pour celui de la diversité culturelle, l’État a non seulement pris acte que la culture s’entendait de manière multiple mais aussi que la démocratisation passait désormais par le pluralisme des expressions davantage que par le partage égal d’une culture unique.
Ensuite, les modes de production et de transmission de la culture ont sous l’influence de l’industrie et des nouvelles technologies considérablement changé. Les industries culturelles et la culture de masse ont réorienté et réorganisé la transmission de la culture à tous, laissant la "culture cultivée" sur les marges, offerte à ceux qui en avaient le goût et les moyens d’en jouir. Le divorce a été marqué par l’apparition de l’adjectif culturel accolé à tout et n’importe quoi : la culture du ballon rond comme celle de la télévision, ou bien encore celle de la mode, des moeurs d’un milieu donné, les banlieues, les jeunes, la cuisine ou l’entreprise.
Cette énumération en vrac désigne tout comme "culturel", c’est le fameux "tout culturel" reproché dans les années quatre-vingt à Jack Lang. Or, devant cette évolution qui commença en 68 et s’accéléra dans les années quatre-vingt, le Ministère de la culture aura tantôt freiné, tantôt accéléré le mouvement encourageant de fait l’extension maximale d’un concept qui a perdu du coup sa cohésion intime voire son contenu.
Bien plus, en courant derrière l’époque, ce ministère aura empilé toutes les priorités du moment sans renoncer à aucune, se sera créé tant d’ayants droit qu’au moment de revenir à l’essentiel, ses propres bureaux créés eux aussi sur les mêmes priorités, résistent et se déchirent faisant de l’administration de la culture un champ clos de rivalités incompréhensibles pour beaucoup.
Analysant ce phénomène un peu plus longuement je lui ai donné dans mon livre le titre de Malaise de la culture.
Ce malaise vient du fait que le Ministère de la culture soumis aux "desiderata" contradictoires d’un milieu culturel qui veut toujours plus d’aide à la mesure de ses entreprises en expansion et d’un milieu politique qui veut couvrir un plus vaste champ social, n’a cessé d’élargir son périmètre perdant de vue petit à petit ses priorités initiales et fondamentales : le Patrimoine, la Création et la Diffusion culturelle sur tout le territoire. Dès lors que l’on était passé de la culture au développement culturel, tout était devenu objet de culture et du coup, bien que les moyens aient globalement progressé, ils ne suffisaient plus à entretenir les monuments historiques (on a vu dans une époque récente l’État les proposer aux Régions et aux Départements), à entretenir les institutions lourdes de plus en plus nombreuses et de plus en plus parisiennes (les grands travaux de F. Mitterrand et jusqu’au Musée Chirac) et à encourager les nouvelles formes émergentes qu’on appela par euphémisme sans doute "nouveaux territoires de l’art" (friches et autres lieux non institutionnels) en même temps que les secteurs traditionnels de la culture qui ne voulaient pas rester oubliés criaient misère.
Il faut ajouter à cela que le rayonnement et le prestige de l’activité culturelle attirant de plus en plus de gens vers ce secteur faisait dans la dernière décennie exploser littéralement le nombre des intermittents, (artistes et techniciens du spectacle) aggravant ainsi le déficit de l’Unedic qui dépasse désormais le milliard d’euros. Tout cela contribue au fait que le mécontentement grossit à la mesure des attentes que ce développement culturel a suscité tout en laissant planer l’idée qu’il serait infini. Or aujourd’hui, l’État se trouve dans la situation d’avoir à se réformer, ce qu’il entreprend avec la Révision générale des politique publiques et annonce du même coup des concentrations administratives qui se traduisent par des restrictions de crédits. La crise du système bancaire et financier restreint encore ses marges de manœuvres, les collectivités n’échappent pas elles non plus au dilemme et voilà l’impasse. Le malheur veut que ce soit ainsi toujours dans une situation d’urgence ou de crise que la France se réforme, c’est vrai de la culture comme des autres secteurs.
Le Ministère de la culture a bien essayé dans la période récente d’ouvrir une concertation avec les professions du spectacle intitulée solennellement "entretiens de Valois", le titre faisait grand-siècle, il mériterait sûrement plutôt celui d’une comédie de Molière, suggérons "l’impromptu de Valois" qui serait plus approprié. Dans cette comédie, on aura vu les emplois et les rôles distribués comme il convient, l’intrigue fi celée comme on s’en doute et le dénouement attendu comme il était prévu, il est vrai que nous ne sommes pas loin de la "Comédie… française" !
C’est bien pourquoi cet anniversaire des cinquante ans de la création du Ministère de la Culture qui donnera, on s’en doute, lieu à discours et cérémonies s’ouvre dans un climat de désenchantement et de tensions alors que la culture devrait être là pour réenchanter le monde. On ne peut appeler qu’à davantage de lucidité et de courage en cette occasion si l’on veut sortir des faux semblants et de l’hypocrisie : l’État doit dire quel est son rôle et s’y tenir, la décentralisation culturelle est à bâtir enfin et avec clarté, il faut laisser les industries de la culture de masse faire ce qu’elles peuvent faire très bien et ne pas vouloir tout régenter, remettre les professions de la culture dans une logique de vrais métiers, réduire le recours à l’intermittence et éviter que les fonds publics ne pervertissent le jeu normal de l’offre et de la demande.
Il faut enfin au sommet de l’État, sinon un discours inspiré comme au temps de Malraux, du moins un discours clair et si possible un peu de souffle pour donner à rêver, nos scènes de théâtre n’y parviennent plus guère, la culture comme aurait dit Jacques Rigaud doit nous aider à vivre et à aimer.
MARC BÉLIT
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